Entre la lecture qui rassemble et celle qui isole, celle qui dit à haute voix et celle qui chuchote, celle qui impose le silence, et celle qui l'observe : le livre. Le livre qui sait recevoir toutes les formes, prendre toutes les poses et donner tous ses gestes à sa lecture, au point que la façon de lire révèle à coup sûr l'âme et l'aspiration sociale du lecteur, voire l'époque où il remonte.
Comme les âmes, justement, j'aime les livres abîmés, cassés, froissés, tachés de lieux improbables et usés de lectures anonymes. Rien de plus obscène et sot qu'un livre neuf dans une bibliothèque : c'est une confiscation de sa lecture. Un vol de pure et simple vanité. Voici un livre qui n'aura été, s'il l'a jamais été, lu qu'une fois. Je connais des lecteurs , dans le monde, des vieillards et des enfants, qui n'ont jamais vu ni tenu un seul livre. Ce sont ces endroits aussi où un livre capturé, à force de patience, peut être lu et relu cent fois. Le livre est soluble dans sa transmission : au bout de sa lecture, qui est son aventure, comme un saumon peut la connaître, il veut son propre sacrifice. Je veux qu'à la fin le livre s'éparpille en cendres de mots exténués.